Le Mali brûle sans flammes visibles, consumé par une guerre qui ne dit plus son nom mais impose sa loi. Les coups de feu, autrefois confinés aux confins du Nord et aux étendues désertiques, se rapprochent désormais des centres de gravité du pouvoir. Ils ne sont plus de simples détonations dans le lointain ; ils deviennent un signal, une signature, une stratégie. Le pays entre dans une phase critique où la guerre cesse d’être périphérique pour devenir centrale, presque existentielle. Ce qui se joue aujourd’hui n’est plus seulement la sécurité du territoire : c’est la capacité même de l’État à exister face à une adversité qui a appris à frapper là où cela fait le plus mal.
L’impression d’encerclement n’est pas une figure de style. Elle est une réalité militaire et psychologique. Les groupes armés ont changé de doctrine. Ils ne cherchent plus seulement à contrôler des espaces éloignés ; ils veulent désormais asphyxier le cœur. Les axes routiers sont perturbés, les convois menacés, les lignes d’approvisionnement fragilisées. La capitale, sans être directement prise pour cible dans une logique classique d’assaut, est placée sous pression constante. Dans cette guerre, il ne s’agit plus de conquérir Bamako, mais de la rendre vulnérable, de l’isoler progressivement, de faire monter une angoisse diffuse qui s’installe dans les esprits comme une brume lourde.
Au centre de cette tourmente, l’armée malienne se bat, avance, recule, tient parfois, cède souvent. Elle est engagée sur plusieurs fronts, dans un espace vaste, difficile, traversé par des réalités sociales et ethniques complexes. Elle affronte un ennemi qui refuse le combat frontal, qui fuit la bataille rangée, qui privilégie l’embuscade, la surprise, la dispersion. Dans ce type de conflit, la supériorité en équipement ou en effectifs ne garantit rien. Ce qui compte, c’est la capacité à imposer son rythme, à contrôler l’initiative. Or, cette initiative échappe de plus en plus aux forces régulières.
Le paradoxe est brutal. Sur le papier, l’État est fort. Il dispose d’une armée, de structures, d’un pouvoir centralisé, d’alliances extérieures. Sur le terrain, il est vulnérable. Les groupes armés, eux, n’ont ni capitale à défendre, ni institutions à protéger, ni frontières à respecter. Ils se déplacent, se recomposent, s’adaptent. Ils frappent puis disparaissent. Ils exploitent chaque faille, chaque tension, chaque ressentiment. Là où l’armée doit sécuriser, protéger, reconstruire, eux n’ont qu’un objectif : désorganiser, affaiblir, épuiser. Cette asymétrie donne à la guerre malienne son caractère insaisissable et dangereux.
Depuis les ruptures opérées par le pouvoir de transition, le Mali a redéfini ses alliances, tournant le dos à ses anciens partenaires pour se rapprocher d’autres puissances. Cette reconfiguration devait traduire une reprise de souveraineté, une montée en puissance militaire, une reconquête progressive du territoire. Elle a, en partie, produit l’effet inverse. En changeant de partenaires sans transformer en profondeur son appareil sécuritaire, le pays a déplacé sa dépendance sans la résoudre. L’appui extérieur, quel qu’il soit, ne remplace jamais une stratégie nationale cohérente, enracinée, adaptée aux réalités locales.
Pendant ce temps, les groupes armés ont franchi un cap. Longtemps divisés, concurrents, parfois opposés, ils ont appris à conjuguer leurs forces lorsque cela sert leurs intérêts. Les alliances de circonstance, notamment entre certaines factions jihadistes et des groupes séparatistes, créent une dynamique nouvelle. Elles permettent de combiner des capacités différentes : la mobilité et la radicalité idéologique d’un côté, la connaissance du terrain et l’ancrage local de l’autre. Ce mélange produit une force redoutable, capable de tenir des positions, de lancer des offensives coordonnées et de défier l’autorité de l’État sur plusieurs fronts à la fois.
Ce qui rend la situation encore plus complexe, c’est que cette guerre ne se limite pas à un affrontement militaire. Elle s’inscrit dans un tissu social fragilisé, où les tensions communautaires, la pauvreté, l’absence de services publics et le sentiment d’abandon alimentent les recrutements. Dans certaines zones, les groupes armés apparaissent, aux yeux de populations désabusées, non pas comme des libérateurs, mais comme des alternatives à un État absent ou inefficace. Ils imposent leur ordre, leur justice, leur présence. Ils occupent le vide.
Dans ce contexte, chaque opération militaire devient une équation délicate. Frapper fort peut affaiblir l’ennemi, mais aussi nourrir le ressentiment si les populations civiles se sentent prises au piège. Se retirer peut éviter des pertes immédiates, mais laisser un espace que d’autres rempliront aussitôt. L’armée est ainsi enfermée dans une logique de réaction permanente, toujours un pas derrière un adversaire qui choisit ses cibles et ses moments.
Le drame du Mali tient aussi à sa dimension régionale. Ce qui se joue sur son territoire déborde largement ses frontières. Les groupes armés circulent entre plusieurs pays du Sahel, profitant de la porosité des frontières et de la fragilité des États voisins. Une opération menée au Mali peut avoir des répercussions au Niger, au Burkina Faso, et inversement. La guerre est devenue transnationale, alors que les réponses restent souvent nationales. Ce décalage renforce l’efficacité des groupes armés, capables de se replier, de se réorganiser, de revenir ailleurs.
Dans ce paysage, la question essentielle n’est plus seulement de savoir qui gagne ou qui perd des batailles, mais qui contrôle le temps long. Les groupes armés jouent la durée. Ils savent que l’épuisement est une arme. Ils misent sur la fatigue des forces régulières, sur l’usure des populations, sur les hésitations politiques. L’État, lui, est soumis à une pression constante : il doit montrer des résultats, rassurer, maintenir une cohésion nationale. Cette différence de temporalité est décisive.
Alors, comment sortir de cet encerclement ? Comment briser cette spirale où chaque coup de feu semble appeler le suivant ? La réponse ne peut être uniquement militaire. Elle doit être stratégique, globale, presque existentielle. Il s’agit d’abord de réinvestir le territoire, non pas seulement avec des soldats, mais avec des institutions. Là où l’État revient avec une école, un centre de santé, une justice accessible, il regagne du terrain autrement. Il redevient utile, visible, crédible.
Il faut ensuite accepter une vérité difficile : tous les ennemis ne sont pas identiques. Confondre les logiques séparatistes, communautaires et djihadistes dans une même réponse uniforme est une erreur. Certaines revendications peuvent être discutées, négociées, intégrées dans un cadre politique. D’autres relèvent d’une radicalité qui ne laisse que peu de place au dialogue. La stratégie doit être différenciée, fine, lucide.
Le Mali doit également repenser ses alliances, non pas dans une logique de substitution, mais dans une logique d’équilibre. Aucune puissance extérieure ne peut, à elle seule, stabiliser le pays. L’histoire récente l’a montré. La sécurité durable ne peut être importée ; elle doit être construite de l’intérieur, avec un appui extérieur qui reste un levier, non un pilier.
Mais au-delà de ces dimensions, la clé reste politique. Un État qui ne propose pas d’horizon perd sa bataille avant même de l’avoir livrée. La paix ne se résume pas à l’absence de tirs ; elle suppose une vision, une direction, une promesse. Elle suppose que les citoyens, même dans les zones les plus reculées, se sentent appartenir à un projet commun. Sans cela, les armes trouveront toujours des bras pour les porter.
Le Mali est aujourd’hui dans une zone de turbulence extrême. L’armée est sous pression, parfois encerclée, souvent éprouvée. Mais l’encerclement n’est pas une fatalité. Il peut être brisé si la stratégie change, si le politique reprend le dessus, si l’État accepte de se réinventer. Dans cette guerre, la victoire ne sera pas spectaculaire. Elle ne prendra pas la forme d’une bataille décisive. Elle sera progressive, fragile, construite pas à pas.
Le Mali peut s’enfermer dans une spirale de militarisation, où chaque offensive appelle une riposte, où chaque riposte nourrit un nouvel ennemi. Ou il peut tenter une refondation plus exigeante, plus lente, mais plus durable. Dans cette guerre, les armes parlent fort, mais elles ne décident pas de tout. Car au bout du compte, ce ne sont pas les balles qui fondent un État. C’est la capacité à offrir une espérance plus forte que la peur.
Le véritable combat du Mali commence peut-être là : transformer le vacarme des armes en silence stratégique. Non pas le silence imposé par la terreur, mais celui, plus rare, d’un ordre retrouvé. Les coups de feu continueront encore de retentir. Mais leur écho dépendra de ce que le Mali décidera de devenir. Un territoire disputé, fragmenté, livré à une guerre sans fin. Ou un État capable de transformer l’épreuve en refondation. Dans ce choix, tout se joue.
Hugues Hector ZOGO
Cotonou, le 30 avril 2026
Publication exclusive sur le site de Eden Web Bénin.

