Dans toutes les démocraties, les alternances politiques rythment la vie des institutions. Les débats s’intensifient, les visions s’affrontent et les ambitions se confrontent. Ce mouvement est le signe d’une société vivante. Mais il existe une frontière que nul responsable public, nul militant, nul citoyen ne devrait franchir : celle qui consiste à transformer les divergences politiques en fractures nationales. La paix ne saurait appartenir à une majorité, à une opposition ou à une idéologie. Elle constitue le patrimoine commun de tous les citoyens. Le Président Félix Houphouët-Boigny rappelait avec justesse que « la paix n’est pas un vain mot, c’est un comportement ». Cette affirmation dépasse le cadre partisan. Elle rappelle que la paix est d’abord une manière d’agir, de gouverner, de contester et de servir la République sans jamais compromettre son unité.
L’histoire contemporaine offre de nombreux exemples de peuples qui ont payé un prix exorbitant pour avoir laissé la politique remplacer le patriotisme. Lorsque les appartenances partisanes deviennent plus fortes que le sentiment national, les institutions perdent progressivement leur capacité à rassembler. Les citoyens cessent alors de se reconnaître dans un destin commun pour ne plus voir que les intérêts de leurs camps respectifs. Nelson Mandela, qui avait connu les blessures profondes de la division, affirmait que « le courage n’est pas l’absence de peur, mais la capacité de la vaincre ». Il faut parfois beaucoup de courage pour reconnaître la légitimité de son adversaire, accepter le dialogue et préserver l’intérêt supérieur de la Nation lorsque les passions politiques invitent au contraire à la confrontation permanente.
Le véritable homme d’État ne gouverne jamais pour une seule génération d’électeurs. Il gouverne pour les générations qui viendront après lui. De même, une opposition responsable ne cherche pas uniquement à conquérir le pouvoir ; elle veille aussi à préserver les fondements de la République qu’elle ambitionne un jour de diriger. La démocratie ne s’affaiblit pas parce que les opinions diffèrent ; elle s’affaiblit lorsque les adversaires cessent de reconnaître leur appartenance à une même communauté nationale. Abraham Lincoln, au cœur de la guerre de Sécession, rappelait qu’« une maison divisée contre elle-même ne peut subsister ». Cette leçon demeure universelle : aucune Nation ne prospère durablement lorsque les intérêts partisans prennent le pas sur la cohésion nationale.
Les médias portent, dans ce contexte, une responsabilité considérable. Ils peuvent choisir de transformer chaque désaccord en spectacle ou d’éclairer les citoyens avec rigueur et discernement. Ils peuvent amplifier les tensions ou favoriser une compréhension plus équilibrée des enjeux. Un journalisme de paix ne consiste pas à masquer les divergences ni à édulcorer les débats ; il consiste à traiter l’information avec honnêteté, contextualisation et responsabilité. Albert Camus écrivait que « la presse est libre quand elle ne dépend ni de la puissance de l’argent ni de la puissance du pouvoir ». Cette liberté implique une exigence supplémentaire : celle de ne jamais devenir un instrument de polarisation sociale. Le journaliste n’est pas le militant d’un camp ; il est le serviteur du droit du public à comprendre.
Cette exigence concerne tout autant les citoyens. Les réseaux sociaux ont offert à chacun un espace d’expression sans précédent. Cette conquête démocratique est précieuse, mais elle s’accompagne d’une responsabilité nouvelle. Une publication irréfléchie, une rumeur relayée sans vérification ou une parole blessante peuvent désormais parcourir un pays en quelques minutes. La paix se fragilise souvent dans ces espaces où l’émotion précède la réflexion. Le philosophe Paul Ricœur rappelait que « la démocratie est le régime dans lequel la discussion est sans fin ». Encore faut-il que cette discussion demeure respectueuse. Le débat public perd toute utilité lorsqu’il devient une compétition d’invectives où l’on cherche davantage à humilier qu’à convaincre.
L’Afrique possède pourtant les ressources culturelles nécessaires pour proposer au monde une autre manière de vivre la politique. Dans de nombreuses traditions africaines, la palabre n’avait pas pour objectif de désigner un vainqueur, mais de restaurer l’équilibre de la communauté. Cette culture du dialogue mérite d’être réhabilitée au cœur de la gouvernance moderne. Les élections passent. Les gouvernements changent. Les partis évoluent. Mais la Nation demeure. C’est pourquoi la paix ne peut être l’otage d’aucune ambition personnelle ni d’aucune stratégie électorale. Elle appartient également à celui qui gouverne et à celui qui critique, à celui qui approuve comme à celui qui conteste. Tous demeurent comptables du même héritage national.
Au fond, les plus grandes victoires politiques sont souvent les plus discrètes. Elles ne se mesurent pas uniquement au nombre de sièges obtenus ou aux suffrages remportés. Elles se reconnaissent à la capacité d’un peuple à sortir d’une compétition électorale sans perdre son unité, à débattre sans se haïr, à s’opposer sans se détruire et à préparer ensemble l’avenir. La paix n’est ni de droite, ni de gauche, ni du centre ; elle ne porte aucune couleur partisane. Elle est la condition qui permet à toutes les sensibilités de coexister dans le respect des institutions et de la dignité humaine. C’est pourquoi il appartient à chacun de la protéger avec la même vigilance que l’on protège un héritage précieux. Car lorsqu’une Nation perd la paix, aucun parti, quel qu’il soit, ne peut véritablement revendiquer la victoire.
Hugues Hector ZOGO
Journaliste – Éditorialiste
Repères Impacts

