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Chaque génération hérite d’une histoire qu’elle n’a pas écrite et transmet à son tour un avenir qu’elle ne connaîtra jamais totalement. C’est là l’une des grandes lois de la vie collective. Nous recevons un pays façonné par les sacrifices, les réussites, les erreurs et les espérances de ceux qui nous ont précédés. Et, souvent sans en avoir pleinement conscience, nous préparons déjà le pays que découvriront nos enfants. Cette réalité devrait nous inviter à une réflexion profonde. Car lorsque l’on évoque l’héritage, les esprits se tournent spontanément vers les biens matériels. Une maison, un terrain, une entreprise, un patrimoine financier ou des biens de famille constituent effectivement des formes d’héritage. Pourtant, les biens les plus précieux qu’une génération transmet à une autre, sont rarement ceux qui figurent dans les actes notariés.

Les héritages les plus déterminants sont souvent invisibles. Il s’agit des valeurs. Il s’agit de l’éducation. Il s’agit du sens de la responsabilité. Il s’agit de la culture du travail. Il s’agit du respect des institutions. Il s’agit de la conception que nous nous faisons de la justice, de la paix et du vivre-ensemble. Autrement dit, les générations futures hériteront moins de ce que nous possédons que de ce que nous sommes. La question qui se pose alors est d’une gravité particulière : que sommes-nous en train de transmettre à nos enfants ? Le Bénin est aujourd’hui engagé dans un processus continu de transformation économique, institutionnelle et sociale. Les infrastructures se développent. Les villes se modernisent. Les ambitions nationales se renforcent. Les investissements se multiplient. Cette dynamique est porteuse d’espérance.

Mais le développement d’une nation ne peut être réduit à ses réalisations matérielles. Une route facilite les déplacements. Une école facilite l’apprentissage. Un hôpital améliore l’accès aux soins. Une administration modernisée améliore les services. Toutefois, aucune infrastructure, aussi moderne soit-elle, ne peut à elle seule garantir la cohésion d’un peuple. Les nations durables reposent sur des fondations plus profondes. Les nations durables reposent sur des valeurs partagées. Les nations durables reposent sur la confiance. Les nations durables reposent sur la solidarité. Les nations durables reposent sur la capacité des citoyens à se reconnaître comme membres d’une même communauté de destin.

Or, plusieurs signaux invitent aujourd’hui à la vigilance. Le débat public devient parfois excessivement agressif. Les réseaux sociaux favorisent souvent les affrontements verbaux. Les clivages politiques tendent parfois à dépasser le cadre normal de la contradiction démocratique. Les préjugés continuent d’alimenter certaines divisions. La recherche de l’intérêt particulier prend parfois le pas sur le souci du bien commun. Aucun de ces phénomènes n’est propre au Bénin. Ils traversent de nombreuses sociétés contemporaines. Mais leur accumulation progressive peut produire des effets préoccupants. Car les divisions ont une particularité redoutable. Elles se transmettent. Les enfants apprennent ce qu’ils observent. Ils reproduisent souvent les comportements qu’ils voient autour d’eux. Ils intériorisent les discours qu’ils entendent.

Lorsqu’une société banalise le mépris, elle forme des générations qui auront du mal à pratiquer le respect. Lorsqu’une société normalise la haine, elle prépare des citoyens qui auront du mal à construire la paix.  Lorsqu’une société valorise l’intolérance, elle compromet sa propre cohésion future. C’est pourquoi la responsabilité des adultes dépasse largement leur existence personnelle. Chaque génération est dépositaire d’une mission morale. Elle doit transmettre davantage qu’un patrimoine matériel. Elle doit transmettre une certaine idée de la société. Une certaine idée de la citoyenneté. Une certaine idée de la fraternité. Une certaine idée de la République. Cette responsabilité concerne d’abord les familles. C’est au sein du foyer que se construisent les premières représentations du monde. C’est là que l’enfant apprend le respect. C’est là qu’il découvre la notion de responsabilité. C’est là qu’il comprend progressivement la différence entre les droits et les devoirs. Mais cette mission concerne également l’école. Elle concerne les médias. Elle concerne les responsables politiques. Elle concerne les leaders religieux. Elle concerne l’ensemble des acteurs sociaux. Tous participent, consciemment ou non, à la fabrication du citoyen de demain.

Il serait illusoire de croire que l’unité nationale peut être préservée uniquement par les lois et les institutions. Les textes peuvent organiser la vie collective. Ils ne peuvent remplacer les valeurs qui la rendent possible. La paix durable ne résulte pas seulement de l’absence de conflit. Elle naît d’une culture de la tolérance, du dialogue et du respect mutuel. La justice ne se limite pas aux décisions rendues par les tribunaux. Elle suppose également un profond attachement à l’équité dans les comportements quotidiens. L’unité nationale ne signifie pas l’uniformité. Elle ne demande pas aux citoyens de renoncer à leurs sensibilités, à leurs cultures ou à leurs convictions. Elle leur demande simplement de reconnaître que ce qui les unit est plus important que ce qui les sépare. Dans un monde traversé par de multiples tensions, cette conviction devient un enjeu stratégique.

Les nations qui réussissent sont généralement celles qui parviennent à transformer leur diversité en richesse collective. Elles comprennent que la compétition permanente affaiblit les sociétés tandis que la coopération les renforce. Elles savent que la prospérité économique ne peut durablement s’épanouir dans un climat de méfiance généralisée. Au fond, la véritable question n’est pas de savoir ce que nos enfants hériteront demain. La véritable question est de savoir ce que nous leur enseignons aujourd’hui. Leur apprenons-nous à construire des ponts ou à ériger des murs ? Leur transmettons-nous le goût du dialogue ou la tentation de l’exclusion ? Leur montrons-nous l’exemple de la responsabilité ou celui de l’indifférence ? Chaque génération écrit une page de l’histoire nationale. La nôtre ne fera pas exception. Elle sera jugée non seulement sur les infrastructures qu’elle aura construites, mais également sur les valeurs qu’elle aura transmises.

Car les routes vieillissent. Les bâtiments se transforment. Les ouvrages se rénovent. Mais les valeurs léguées aux générations futures continuent longtemps d’influencer le destin des peuples. C’est pourquoi il nous appartient de choisir avec lucidité l’héritage que nous voulons laisser. Voulons-nous laisser un héritage de divisions, de méfiances et de fractures ? Ou voulons-nous transmettre un héritage de justice, de paix, de responsabilité et d’unité nationale ? L’avenir répondra à cette question. Mais la réponse se construit dès aujourd’hui.

Hugues Hector ZOGO

 

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