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Le développement n’est jamais le produit du hasard. Il est la conséquence directe d’une culture du mérite. Derrière chaque administration performante, chaque entreprise prospère, chaque université d’excellence et chaque institution respectée se cache une même exigence : placer les compétences avant les relations, le travail avant les privilèges, l’effort avant les appartenances. Pourtant, dans de nombreuses sociétés africaines, la question demeure entière. Sommes-nous réellement prêts à faire du mérite la règle ou continuons-nous à le considérer comme une exception tolérée lorsque les circonstances l’imposent ?

Le mérite est un concept simple à défendre dans les discours, mais beaucoup plus difficile à appliquer dans la réalité. Chacun affirme vouloir l’excellence. Chacun réclame les meilleurs médecins, les meilleurs enseignants, les meilleurs magistrats et les meilleurs dirigeants. Mais lorsque vient le moment de choisir, les considérations changent parfois de nature. Le parent cherche à favoriser son proche. L’ami recommande son ami. Le militant réclame une récompense. Le groupe attend un retour d’ascenseur. Le mérite devient alors une valeur que l’on invoque pour les autres mais que l’on contourne pour soi-même. Peut-on construire une République forte sur une telle contradiction ?

Le Bénin, depuis plusieurs années, s’est engagé dans une dynamique de réformes administratives, institutionnelles et économiques qui a profondément transformé le paysage national. Les concours sont davantage encadrés. Les procédures se modernisent. Les mécanismes d’évaluation gagnent progressivement du terrain. Pourtant, une question continue de traverser les conversations populaires : les compétences sont-elles toujours le premier critère de promotion sociale ? Cette interrogation mérite d’être posée sans passion, sans procès d’intention et sans démagogie. Car une société progresse lorsqu’elle accepte de regarder ses propres limites avec lucidité.

L’histoire contemporaine offre des enseignements précieux. Le Rwanda, après le drame du génocide, a compris que la reconstruction nationale ne pouvait reposer uniquement sur les émotions ou les appartenances communautaires. L’accent a été mis sur la performance administrative, la discipline institutionnelle et la culture du résultat. Le Botswana, souvent cité parmi les exemples de gouvernance en Afrique, a également fait du professionnalisme de son administration un levier majeur de stabilité. Ces pays ne sont pas parfaits. Aucun pays ne l’est. Mais ils démontrent qu’une nation qui valorise durablement les compétences finit par récolter les fruits de ses choix.

À l’inverse, combien de talents africains ont vu leurs ambitions brisées non par manque de compétence, mais par manque de réseau ? Combien de jeunes diplômés ont compris que leurs efforts académiques pesaient parfois moins lourd qu’un simple carnet d’adresses ? Combien d’entrepreneurs innovants ont été découragés par des systèmes où l’influence semblait plus rentable que le travail ? Ces questions dérangent parce qu’elles touchent à une réalité que beaucoup préfèrent contourner. Pourtant, une société qui décourage ses meilleurs éléments prépare silencieusement sa propre fragilité.

Le mérite ne concerne pas seulement les concours ou les nominations. Il concerne également notre regard collectif sur la réussite. Dans plusieurs pays africains, l’on admire parfois davantage celui qui réussit rapidement que celui qui réussit honnêtement. L’origine de la fortune intéresse moins que son apparence. Le résultat fascine davantage que le parcours. Les signes extérieurs de richesse occupent parfois plus d’espace que les valeurs qui les ont rendus possibles. Comment espérer bâtir une culture du mérite lorsque les modèles proposés à la jeunesse ne sont pas toujours ceux de l’effort, de la persévérance et de l’intégrité ?

La jeunesse béninoise se trouve aujourd’hui à un carrefour décisif. Jamais elle n’a eu autant accès au savoir. Jamais elle n’a disposé d’autant d’outils pour apprendre, entreprendre et innover. Mais jamais non plus elle n’a été confrontée à autant de messages contradictoires. D’un côté, on lui enseigne que le travail est la clé de la réussite. De l’autre, elle observe parfois des parcours qui semblent démontrer le contraire. Comment convaincre un jeune de croire à l’effort lorsque les raccourcis paraissent produire des résultats plus rapides ? Comment lui demander de respecter les règles si certains semblent prospérer précisément parce qu’ils les contournent ?

Il serait toutefois injuste de limiter cette réflexion à la seule responsabilité des institutions. Le mérite est aussi une affaire de citoyenneté. Dans nos familles, récompensons-nous réellement l’effort ? Dans nos écoles, valorisons-nous suffisamment l’excellence ? Dans nos entreprises, promouvons-nous les plus compétents ou les plus proches ? Dans nos communautés, applaudissons-nous le travail bien fait ou la réussite spectaculaire, quelle qu’en soit l’origine ? La République du mérite ne se construit pas uniquement dans les ministères. Elle se construit d’abord dans les consciences.

Une autre question mérite d’être posée avec franchise : sommes-nous prêts à accepter les conséquences du mérite ? Car le mérite est exigeant. Il ne garantit pas la victoire à tout le monde. Il distingue. Il classe. Il récompense ceux qui produisent les meilleurs résultats. Beaucoup réclament le mérite tant qu’ils imaginent en être bénéficiaires. Mais sont-ils prêts à l’accepter lorsqu’il favorise quelqu’un d’autre ? Une société mature est celle qui accepte qu’une personne soit choisie parce qu’elle est la meilleure, même lorsqu’elle n’appartient pas à notre cercle d’influence.

Le défi est d’autant plus important que le Bénin entre dans une nouvelle phase de son développement. Les infrastructures se construisent. Les ambitions économiques se précisent. Les attentes sociales grandissent. Or aucun projet national ne peut réussir durablement si les postes stratégiques ne sont pas occupés par les femmes et les hommes les plus aptes à les assumer. Les routes, les ports, les zones industrielles et les réformes administratives ont besoin de compétences pour produire leurs effets. Le développement n’est jamais seulement une question de ressources financières. Il est avant tout une question de qualité humaine.

Au fond, la République du mérite n’est pas un slogan. C’est un choix de civilisation. Elle exige du courage politique, de la rigueur institutionnelle et une profonde révolution culturelle. Elle demande que l’on renonce à certains réflexes hérités du passé. Elle impose de préférer la compétence à la complaisance, l’excellence à la facilité, l’intérêt général aux arrangements particuliers. Cette exigence peut paraître sévère. Pourtant, elle demeure la voie la plus sûre vers un développement durable et partagé.

La véritable question n’est pas de savoir si nous parlons du mérite. Nous en parlons tous. La véritable question est ailleurs : sommes-nous prêts, individuellement et collectivement, à en payer le prix ? Sommes-nous prêts à voir réussir celui qui le mérite davantage que nous ? Sommes-nous prêts à défendre la compétence même lorsqu’elle ne sert pas nos intérêts immédiats ? Sommes-nous prêts à transmettre à nos enfants la conviction que le travail vaut mieux que le privilège ? Car c’est à cet instant précis que naît une véritable République du mérite. Non dans les discours, mais dans les choix quotidiens que chaque citoyen accepte de faire pour l’avenir de sa nation.

Hugues Hector ZOGO

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