Il est des hommes dont le passage sur terre trace un sillon si profond que le temps, loin de l’effacer, en fait ressortir la fécondité. Vingt-sept années se sont écoulées depuis ce 13 mars 1999 où Monseigneur Isidore de Souza s’en est allé vers la Maison du Père. Un quart de siècle et plus, une génération entière a grandi dans un Bénin qu’il a contribué à enfanter, souvent sans le savoir pleinement. Et pourtant, à l’évocation de son nom, c’est une même gratitude, une même admiration respectueuse qui montent, preuve que sa mémoire est moins un souvenir qu’une présence active, une conscience morale toujours vivante.
Qui était cet homme, dont la silhouette menue dissimulait une force d’âme à toute épreuve, dont la voix calme portait la puissance tranquille de la vérité ? Né le 4 avril 1934 à Ouidah, ce fils de la terre béninoise fut d’abord un intellectuel brillant, formé aux meilleures sources de la théologie et du droit canonique à Rome. Mais c’est dans le creuset de l’histoire tumultueuse de son pays que son destin devait trouver son accomplissement le plus éclatant. Lorsque, à la fin des années 1980, le Bénin, étouffé par un régime marxiste-léniniste moribond, se trouve au bord de l’implosion, c’est vers lui, l’Archevêque de Cotonou, que les regards se tournent. On lui demande l’impossible : présider la Conférence Nationale des Forces Vives de la Nation.
La tâche était herculéenne. Il s’agissait de réunir, dans un dialogue inédit, toutes les composantes d’une société fracturée – du pouvoir en place à l’opposition interdite, des syndicats aux chefs traditionnels, des intellectuels aux représentants religieux – pour imaginer ensemble un avenir commun. Avec quelle sagesse, quelle patience évangélique, quelle impartialité souveraine Monseigneur de Souza a-t-il conduit ces débats historiques de février 1990 ! Il n’était pas un politique, mais un pasteur. Et c’est précisément en pasteur qu’il a œuvré, écoutant sans se lasser, ramenant sans cesse les cœurs exacerbés à l’essentiel : la dignité de la personne humaine, le bien commun, la recherche de la paix. Sous sa houlette, la Conférence accomplit un miracle : sans effusion de sang, elle dénoua l’impasse, ouvrit la voie au multipartisme, à une nouvelle constitution, à des élections libres. Elle offrit au Bénin une transition pacifique qui fera de lui le « berceau du renouveau démocratique africain ».

Ce rôle historique, capital, pourrait à lui seul justifier notre hommage. Mais réduire Monseigneur Isidore de Souza à l’image du sage conciliateur serait méconnaître la profondeur de son être. Il était avant tout un homme de Dieu, un évêque dont la vie était ancrée dans la prière et le service. Sa force publique puisait sa source dans une intense vie intérieure. Il gouvernait son diocèse avec le même soin attentif qu’il mit à conduire la nation, soucieux de la formation de ses prêtres, attentif aux plus pauvres, promoteur infatigable de la justice sociale. Sa foi n’était pas un refuge mais un moteur, un principe d’action qui l’engageait résolument dans la Cité. Il incarnait cette belle figure de l’évêque « prophète et pasteur », qui parle au nom d’une espérance qui transcende les clivages et qui, en même temps, se penche sur les blessures concrètes de son peuple.
Vingt-sept ans après, quel est l’héritage de Monseigneur Isidore de Souza ? Il est multiple et toujours actuel. D’abord, un héritage politique et civique : il a légué à l’Afrique une méthode, celle du dialogue inclusif et du consensus comme art suprême de la politique. Dans un continent encore trop souvent meurtri par la violence du débat public, son exemple demeure un phare. Il a prouvé que les valeurs de l’Évangile – le respect de l’autre, la primauté de la vérité, le pardon – pouvaient être des leviers puissants de transformation sociale. Ensuite, un héritage spirituel et moral : celui d’une autorité exercée avec humilité, d’une intelligence mise au service de la charité, d’une parole qui ne tremblait que pour dire le vrai. Dans une époque de défiance et de relativisme, sa figure rappelle que la crédibilité naît de la cohérence entre les actes et les convictions, entre la parole publique et la vie privée.
Enfin, et peut-être surtout, Monseigneur Isidore de Souza laisse l’héritage d’une espérance tenace. Il a cru, contre tout cynisme, que son peuple, le peuple béninois pouvait choisir son destin dans la paix. Il a cru que les ennemis d’hier pouvaient, autour d’une table, redevenir des frères en humanité. Cette espérance n’était pas naïve ; elle était fondée sur une certitude théologique : celle de la présence agissante de Dieu dans l’histoire des hommes. Elle est un antidote puissant contre le découragement qui guette toute société face à ses défis.

Aujourd’hui, le Bénin et l’Afrique continuent leur marche, affrontent de nouvelles crises, explorent de nouvelles voies. Les tentations du repli identitaire, de la violence verbale ou physique, de la corruption, de l’injustice, sont toujours là. La lumière de Monseigneur Isidore de Souza n’est pas celle d’un âge d’or révolu, mais celle d’un guide pour le présent. Elle nous invite à ne jamais séparer l’exigence démocratique de l’exigence éthique, la recherche du développement de la promotion de la dignité de chacun, l’engagement dans la cité de l’approfondissement de la vie intérieure.
En ce mois anniversaire de son rappel à Dieu, nous ne nous inclinons pas seulement devant la mémoire d’un grand homme. Nous nous mettons à l’écoute de sa leçon, plus pertinente que jamais. Nous nous rappelons que les transitions les plus périlleuses peuvent être négociées avec courage et sagesse. Nous nous souvenons que la foi, quand elle est authentique, n’éloigne pas du monde mais y envoie en mission. Nous contemplons le modèle d’une vie tout entière donnée, sans calcul ni recherche de gloire, au service de Dieu et des frères.
Monseigneur Isidore de Souza repose désormais dans la paix du Seigneur. Mais son œuvre, elle, est bien vivante. Elle vit dans les institutions démocratiques du Bénin. Elle vit dans le cœur de tous ceux qui, inspirés par son exemple, œuvrent quotidiennement pour la réconciliation, la justice et la paix. Elle vit chaque fois qu’un dialogue difficile est engagé avec patience et bonne foi.
Puissions-nous, en héritiers responsables de cet immense legs, cultiver l’esprit qu’il a incarné : un esprit de dialogue, de fermeté dans les principes, de douceur dans les manières, et d’espérance invincible. Que son souvenir ne soit pas une simple commémoration, mais une inspiration pour bâtir, aujourd’hui et demain, des sociétés plus fraternelles, plus justes et plus humaines. C’est le plus bel hommage que nous puissions rendre, vingt-sept ans après, à ce pasteur d’exception, à ce sage hors pair, à cet artisan de paix dont la lumière, à l’épreuve du temps, ne cesse de briller.
Repères Impacts – Informer pour la Paix !

