Repères Impacts,
Informer pour la Paix !

La corruption recule-t-elle réellement ou apprend-elle simplement à changer de visage ? Depuis plusieurs années, les réformes administratives, les mécanismes de contrôle, les dispositifs de transparence et les procédures de dématérialisation se sont multipliés. Des institutions ont été renforcées. Des sanctions ont été prononcées. Des habitudes anciennes ont été remises en cause. Et pourtant, le drame est au rendez-vous. La corruption est souvent présentée comme un phénomène financier. On l’associe aux détournements de fonds, aux marchés publics irréguliers ou aux abus de pouvoir. Cette lecture est nécessaire, mais elle reste incomplète. La corruption est d’abord une culture. Elle naît dans les petites concessions quotidiennes avant d’atteindre les grandes dérives. Elle commence lorsqu’un citoyen accepte de contourner une règle qui le dérange. Elle grandit lorsqu’un fonctionnaire utilise son poste pour favoriser un proche. Elle prospère lorsque l’intérêt personnel prend le pas sur l’intérêt général. Autrement dit, la corruption ne commence pas dans les sommets de l’État ; elle s’installe souvent dans les comportements ordinaires.

C’est peut-être là que réside la difficulté principale. Beaucoup dénoncent la corruption lorsqu’ils en sont victimes, mais peu la refusent lorsqu’elle leur est favorable. Nous condamnons les passe-droits tout en recherchant parfois des interventions pour accélérer nos propres dossiers. Nous critiquons les favoritismes tout en sollicitant des recommandations lorsqu’elles servent nos intérêts. Nous réclamons l’égalité devant les règles, mais nous souhaitons souvent être les premiers à bénéficier d’une exception. Comment gagner une bataille collective lorsque l’adversaire se cache parfois dans nos propres habitudes ?

Le Bénin a accompli des progrès réels dans plusieurs secteurs. La modernisation des procédures administratives a réduit certaines formes de contact propices aux pratiques illicites. La numérisation de nombreux services limite les marges de négociation informelle. Les mécanismes de contrôle sont plus visibles. Les exigences de transparence se renforcent. Ces avancées méritent d’être reconnues. Elles traduisent une volonté institutionnelle de construire un environnement plus rigoureux. Mais une réforme administrative, aussi pertinente soit-elle, ne transforme pas automatiquement les mentalités. Le Botswana bénéficie depuis longtemps d’une réputation relativement favorable sur les questions de gouvernance publique. Cette réussite repose autant sur la fermeté des institutions que sur l’adhésion des citoyens aux principes de probité. Une société ne devient pas intègre uniquement parce qu’elle adopte de bonnes lois. Elle le devient lorsque ces lois correspondent à des valeurs partagées.

Il existe également une forme de corruption plus discrète dont on parle rarement. C’est celle qui consiste à considérer les biens publics comme des biens sans propriétaire. Le véhicule administratif utilisé à des fins privées. Le matériel de bureau emporté à domicile. Le temps de travail consacré à des activités personnelles. L’électricité publique utilisée sans retenue. Ces comportements paraissent parfois insignifiants. Pourtant, leur accumulation produit des conséquences considérables. Peut-on prétendre lutter contre la grande corruption tout en tolérant les petites transgressions qui la nourrissent ?

La jeunesse observe attentivement ces contradictions. Elle écoute les discours sur l’intégrité. Elle entend les appels à l’exemplarité. Mais elle regarde surtout les comportements. Un jeune apprend moins de ce qu’on lui dit que de ce qu’il voit. Si les modèles de réussite qu’on lui présente semblent prospérer grâce aux arrangements plutôt qu’au mérite, quel message reçoit-il réellement ? Si les citoyens les plus respectés ne sont pas toujours les plus vertueux, comment convaincre les nouvelles générations que l’honnêteté demeure une valeur rentable ?

Les réseaux sociaux ont profondément modifié la perception de la corruption. Ils permettent désormais une diffusion rapide des dénonciations et renforcent les exigences de transparence. Cette évolution constitue une avancée importante. Mais elle comporte également un risque : celui de réduire la lutte contre la corruption à une simple indignation numérique. Publier un message, partager une information ou dénoncer un abus ne suffit pas à transformer une société. La véritable lutte commence lorsque chacun accepte d’appliquer à lui-même les principes qu’il réclame des autres.

La responsabilité des institutions reste néanmoins fondamentale. Les citoyens adhèrent plus facilement aux règles lorsqu’ils ont confiance dans leur équité. Ils acceptent davantage les contraintes lorsqu’ils perçoivent une justice impartiale. Ils contribuent plus volontiers à l’effort collectif lorsqu’ils constatent que les sacrifices sont équitablement répartis. La crédibilité des politiques publiques dépend donc largement de l’exemplarité de ceux qui les incarnent. Une société ne peut exiger l’intégrité de sa base tout en tolérant l’impunité à son sommet.

La corruption produit des effets qui dépassent largement la question financière. Elle détruit la confiance. Elle affaiblit la cohésion sociale. Elle décourage les talents. Elle nourrit le sentiment d’injustice. Elle fragilise les institutions. Lorsqu’un citoyen croit que les règles ne s’appliquent pas de la même manière à tous, il cesse progressivement de croire à l’utilité de l’effort. Il cherche à son tour des raccourcis. Ainsi se forme un cercle vicieux dont les conséquences peuvent freiner durablement le développement d’un pays.

La lutte contre la corruption ne se gagnera ni uniquement dans les tribunaux, ni uniquement dans les administrations. Elle se gagnera dans les consciences. Elle commencera le jour où chacun considérera l’intégrité non comme une contrainte imposée, mais comme une responsabilité personnelle. Elle progressera lorsque les familles enseigneront à leurs enfants que l’honneur vaut davantage qu’un avantage obtenu par la fraude. Elle se consolidera lorsque la société admirera davantage la probité que l’enrichissement rapide. La victoire ne pourra être proclamée que lorsque la corruption cessera d’être perçue comme une opportunité occasionnelle pour devenir un comportement moralement inacceptable.

Hugues Hector ZOGO

Share.

Laisser une réponse

error: Content is protected !!
Exit mobile version