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L’école africaine avait une double mission. Elle devait transmettre le savoir, mais également former le caractère. Elle n’était pas seulement un lieu d’apprentissage académique. Elle était un espace d’éducation morale, de discipline, de respect de l’autorité et de préparation à la vie collective. Le maître ne se limitait pas à enseigner une matière. Il participait à la construction de l’homme et du citoyen. Aujourd’hui, cette vocation demeure-t-elle intacte ou a-t-elle progressivement cédé la place à une logique centrée presque exclusivement sur la performance scolaire ?

Chaque année, des milliers de jeunes Béninois franchissent les portes des écoles, des collèges et des universités avec un même objectif : obtenir un diplôme. Les familles investissent leurs économies dans l’éducation de leurs enfants. Les enseignants consacrent leur énergie à transmettre des connaissances. Les pouvoirs publics mobilisent des ressources importantes pour améliorer les infrastructures et élargir l’accès à l’enseignement. Pourtant, au-delà des résultats aux examens et des statistiques de réussite, une question s’impose : l’école forme-t-elle encore des citoyens ou se contente-t-elle de produire des diplômés ?

L’observation de nos sociétés suscite parfois des interrogations troublantes. Comment expliquer que des individus hautement instruits puissent se rendre coupables de comportements contraires à l’éthique ? Pourquoi certaines personnes titulaires de diplômes prestigieux manifestent-elles si peu de respect pour les règles communes ? Comment comprendre que des citoyens capables de résoudre des équations complexes peinent parfois à respecter un feu tricolore, à préserver un bien public ou à accepter une opinion différente de la leur ? Ces questions ne remettent pas en cause l’importance du savoir. Elles interrogent simplement la finalité de l’éducation.

L’on assiste parfois à une étrange confusion entre instruction et éducation. L’instruction transmet des connaissances. L’éducation construit des valeurs. La première permet de comprendre le monde. La seconde apprend à y vivre avec les autres. Une société peut produire d’excellents techniciens et manquer de citoyens responsables. Elle peut former des experts compétents tout en souffrant d’un déficit de civisme. Or le développement durable exige les deux. Une nation a besoin d’ingénieurs capables de bâtir des ponts, mais aussi de citoyens capables de préserver ce qui a été construit.

Dans plusieurs pays africains, les systèmes éducatifs sont confrontés au même défi. Au Sénégal, au Ghana, au Kenya ou en Côte d’Ivoire, les débats sur l’éducation civique occupent une place croissante dans les politiques publiques. Les autorités prennent conscience qu’une croissance économique durable ne peut reposer uniquement sur l’acquisition de compétences techniques. Elle exige également le développement d’une conscience citoyenne forte. Les infrastructures les plus modernes perdent leur utilité lorsque les comportements collectifs ne suivent pas.

L’évolution des sociétés contemporaines rend cette mission encore plus complexe. Les réseaux sociaux, les plateformes numériques et la multiplication des sources d’information concurrencent désormais l’influence traditionnelle de l’école. L’élève n’apprend plus seulement dans la salle de classe. Il apprend sur Internet, dans la rue, à travers les médias et au contact de son environnement social. Cette diversité peut être une richesse. Elle peut aussi devenir un facteur de confusion lorsque les messages transmis se contredisent. Comment convaincre un jeune de l’importance de l’intégrité lorsqu’il observe parfois la valorisation de comportements opposés dans son environnement immédiat ?

La responsabilité de l’école ne peut cependant être isolée de celle de la famille. Les parents demeurent les premiers éducateurs. Or beaucoup d’enseignants constatent aujourd’hui une évolution préoccupante. Des comportements autrefois corrigés à la maison sont désormais renvoyés vers l’institution scolaire. L’autorité parentale s’affaiblit parfois au moment même où les attentes envers l’école augmentent. Peut-on raisonnablement demander à un établissement de compenser seul les insuffisances de l’éducation familiale ? Peut-on construire une citoyenneté solide lorsque les messages transmis à la maison et ceux enseignés à l’école évoluent dans des directions opposées ?

Une démocratie moderne ne signifie pas l’absence d’autorité. Elle repose au contraire sur le respect des règles librement acceptées. Pourtant, l’on observe parfois une tendance à assimiler toute forme d’autorité à une contrainte injustifiée. Cette perception influence progressivement les comportements scolaires. L’enseignant est contesté. La discipline est perçue comme une atteinte à la liberté. L’effort est parfois considéré comme une exigence excessive. Comment préparer des citoyens responsables si l’on refuse les principes mêmes qui permettent la vie en société ? L’école devrait être l’espace où l’effort est récompensé et où les résultats reflètent le travail accompli. Mais lorsque les jeunes ont le sentiment que la réussite dépend davantage des relations que des compétences, la confiance dans le système s’affaiblit. L’éducation cesse alors d’être un ascenseur social pour devenir une simple formalité administrative. Or une nation qui affaiblit la valeur symbolique de l’école fragilise l’un des principaux piliers de sa cohésion.

Il serait toutefois injuste de peindre un tableau entièrement sombre. Le Bénin dispose d’enseignants remarquables, d’établissements performants et de nombreux jeunes dont l’engagement force l’admiration. Chaque année, des élèves se distinguent par leur sérieux, leur discipline et leur volonté de servir leur pays. De nombreuses initiatives éducatives favorisent également la promotion des valeurs civiques. Ces réussites montrent que la situation n’est ni figée ni irréversible. Elles démontrent qu’une autre dynamique demeure possible.

La véritable question est peut-être la suivante : que voulons-nous que l’école produise dans les prochaines décennies ? Souhaitons-nous uniquement former des diplômés capables d’obtenir un emploi ? Ou voulons-nous également former des citoyens capables de respecter la loi, de protéger l’intérêt général, de participer à la vie démocratique et de contribuer à la paix sociale ? Le choix n’est pas anodin. Il déterminera en grande partie la qualité de la société que nous léguerons aux générations futures.

L’avenir du Bénin ne se joue pas uniquement dans les salles de conseil, les administrations ou les entreprises. Il se joue aussi dans les salles de classe. Car les enfants qui y apprennent aujourd’hui deviendront les magistrats, les médecins, les enseignants, les entrepreneurs, les ministres et les citoyens de demain. Si l’école leur transmet seulement des connaissances, elle accomplira une partie de sa mission. Si elle leur transmet également le sens du devoir, de l’intégrité, du respect et du bien commun, elle contribuera à bâtir une nation forte. Car un pays peut survivre à un déficit de ressources. Il survit beaucoup plus difficilement à un déficit de citoyenneté.

Hugues Hector ZOGO

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