Il est des principes qui constituent le socle même de toute société civilisée. Des principes qui ne souffrent aucune approximation, aucune émotion collective, aucune interprétation opportuniste. La présomption d’innocence appartient à cette catégorie de garanties fondamentales sans lesquelles la justice cesse d’être la justice pour devenir vengeance, règlement de comptes ou lynchage social.
Dans un État de droit, nul ne peut être considéré comme coupable avant qu’une juridiction compétente n’ait rendu une décision définitive devenue exécutoire. Cette règle n’est ni une faveur accordée à une personne poursuivie, ni une protection réservée aux puissants. Elle constitue un droit universel reconnu à tout être humain.
Pourtant, à l’ère des réseaux sociaux, de l’information instantanée et de la communication permanente, ce principe est de plus en plus malmené.
Dès qu’une accusation surgit, certains se précipitent pour condamner. Dès qu’une plainte est déposée, des jugements définitifs sont prononcés sur les places publiques numériques. Des réputations sont détruites. Des familles sont humiliées. Des carrières sont brisées. Des vies entières sont parfois anéanties avant même qu’un magistrat n’ait examiné le dossier.
La justice n’est pas un concours de popularité. La justice n’est pas une émission de divertissement. La justice n’est pas un tribunal Facebook. La justice n’est pas une tendance TikTok. La justice est une institution républicaine régie par des règles strictes de procédure, d’administration de la preuve, de contradiction des débats et de respect des droits de la défense.
Dans une démocratie moderne, la culpabilité ne se décrète pas. Elle se démontre. Elle se démontre par des preuves légalement obtenues. Elle se démontre devant une juridiction régulièrement saisie. Elle se démontre au terme d’un débat contradictoire. Elle se démontre sous le contrôle du juge. Toute autre démarche constitue une négation dangereuse de l’État de droit. Plus grave encore, certaines institutions, certains acteurs publics ou privés, certains groupes organisés succombent parfois à la tentation de communiquer avant que la justice n’ait achevé son œuvre.
Cette dérive est préoccupante. Aucune institution, quelle que soit sa mission, sa notoriété ou sa légitimité, ne saurait se substituer aux juridictions de la République. Aucune structure administrative, aucune organisation de défense, aucune autorité morale, aucune organisation professionnelle, aucune personnalité médiatique, aucun journaliste, aucun influenceur, personne ne saurait se substituer aux juridictions de la République.
Car la justice ne se rend ni dans les colonnes des journaux, ni sur les plateaux de télévision, ni derrière les micros des radios. La justice se rend devant le prétoire. La justice se rend dans le respect des procédures. La justice se rend par les magistrats. Et lorsqu’un dossier fait l’objet de recours, notamment d’un appel ou d’un pourvoi, la prudence commande davantage de retenue. Tant que les voies de recours demeurent ouvertes, l’autorité de la chose définitivement jugée n’est pas acquise.
C’est précisément pour cette raison que les systèmes judiciaires modernes prévoient plusieurs degrés de juridiction : afin de réduire le risque d’erreur judiciaire. L’histoire universelle regorge de personnes présentées comme coupables avant d’être finalement innocentées. Qui pourra réparer les souffrances causées par une condamnation médiatique injuste ? Qui pourra restituer une réputation détruite ? Qui pourra effacer les humiliations subies par les proches ? Qui pourra reconstruire une existence dévastée par des accusations finalement non établies ?
La réponse est simple : personne.
C’est pourquoi la présomption d’innocence protège avant tout la dignité humaine. Elle rappelle que derrière chaque dossier se trouve un être humain. Derrière chaque procédure se trouve une famille. Derrière chaque accusation se trouve une vie. Une société véritablement démocratique ne mesure pas sa grandeur à la sévérité de ses condamnations, mais à sa capacité à garantir les droits de chacun, y compris ceux des personnes poursuivies.
Respecter la présomption d’innocence ne signifie pas nier la souffrance des victimes. Respecter la présomption d’innocence ne signifie pas banaliser les infractions. Respecter la présomption d’innocence ne signifie pas entraver la manifestation de la vérité. Cela signifie simplement que la vérité judiciaire doit être établie par le juge et non fabriquée par l’émotion collective. Notre responsabilité citoyenne est donc immense.
Refusons les procès médiatiques. Refusons les campagnes de lynchage numérique. Refusons les condamnations anticipées. Refusons la tyrannie de l’opinion. Préservons la dignité humaine. Préservons les droits fondamentaux. Préservons l’État de droit. Car le jour où la culpabilité sera décidée par la clameur publique plutôt que par le juge, ce ne sera plus seulement la présomption d’innocence qui aura disparu.
Ce sera la justice elle-même.
Dans une République, les émotions passent, les passions s’enflamment, les opinions s’affrontent, mais le droit, lui, doit toujours demeurer au-dessus de la foule.
Hugues Hector ZOGO

