Ils sont partis vivants, mais leur voix semble morte. Ils respirent encore, mais personne ne les entend. Ils rêvent simplement de rentrer chez eux, pourtant les portes du retour leur sont fermées comme si leur propre pays avait cessé de les reconnaître. Derrière les statistiques de la migration se cache un drame humain silencieux dont on parle peu. Chaque année, des milliers de jeunes Africains quittent leur terre natale avec l’espoir d’offrir un avenir meilleur à leurs familles. Ils ne sont ni des aventuriers inconscients ni des ennemis de leur patrie. Ils sont avant tout des hommes et des femmes en quête de dignité, de travail, de sécurité économique et d’espérance. Leur départ est souvent moins un choix qu’une réponse à une situation devenue insupportable.
Le Moyen-Orient est devenu, pour beaucoup d’entre eux, une terre de promesses. Des intermédiaires, des réseaux informels et parfois des récits enjolivés leur présentent des opportunités professionnelles susceptibles de transformer leur existence. Poussés par la pauvreté, le chômage ou la responsabilité de soutenir leurs proches, ils prennent la route, souvent sans bénéficier de l’accompagnement administratif ou institutionnel nécessaire. Mais une fois arrivés à destination, la réalité se révèle parfois bien différente des promesses. Conditions de travail éprouvantes, salaires irréguliers, confiscation de documents, isolement linguistique, précarité juridique et vulnérabilité sociale deviennent le quotidien de nombreux migrants. Certains découvrent alors qu’ils ont quitté la pauvreté sans pour autant trouver la sérénité. D’autres comprennent que la réussite rêvée n’était qu’un mirage.
Le plus douloureux survient lorsque ces femmes et ces hommes souhaitent rentrer chez eux. Épuisés physiquement, fragilisés moralement, ils aspirent simplement à retrouver leurs familles, leurs villages, leurs quartiers, leurs repères. Ils ne demandent ni privilège ni récompense. Ils réclament seulement le droit fondamental de revenir sur la terre qui les a vus naître. C’est alors qu’un second drame commence. Parce qu’ils sont partis par des circuits non officiels, parce qu’ils ne disposent plus de documents administratifs valides ou parce qu’ils se retrouvent dans une situation juridique complexe, leur retour devient un parcours d’obstacles. Les démarches s’accumulent. Les procédures s’éternisent. Les coûts deviennent insupportables. Les interlocuteurs manquent. L’espoir s’amenuise.
Pendant ce temps, les familles attendent. Les mères prient. Les pères s’inquiètent. Les enfants grandissent loin d’un parent absent. Et quelque part, dans une chambre exiguë ou un campement précaire, un fils ou une fille du pays tente désespérément de faire entendre sa détresse. Souvent sans succès. La question qui se pose alors est celle de la responsabilité collective. Un État peut-il se désintéresser de ses ressortissants sous prétexte qu’ils ont emprunté des voies irrégulières ? La citoyenneté cesse-t-elle d’exister au moment où un individu franchit une frontière sans autorisation administrative ? Le passeport perdu efface-t-il le lien sacré qui unit un citoyen à sa Nation ?
La grandeur d’un État ne se mesure pas seulement à sa capacité de contrôler ses frontières. Elle se mesure aussi à sa capacité de protéger ses citoyens lorsqu’ils sont en détresse, où qu’ils se trouvent. La protection consulaire, l’assistance administrative, l’accompagnement au retour volontaire et la prise en charge des situations de vulnérabilité ne devraient pas être perçus comme des faveurs accordées à quelques-uns. Ils constituent l’expression même du devoir de solidarité nationale. Il ne s’agit pas ici d’encourager les départs irréguliers ni de banaliser les risques liés à certaines formes de migration. Il s’agit plutôt de rappeler une vérité fondamentale : aucun citoyen ne doit devenir invisible aux yeux de son pays. Lorsqu’un compatriote appelle au secours depuis l’étranger, sa voix devrait toujours trouver une oreille attentive au sein des institutions censées le représenter. L’Afrique a longtemps souffert de la fuite de ses enfants. Aujourd’hui, elle ne peut pas se permettre de perdre également leur confiance. Les migrants ne sont pas des statistiques embarrassantes qu’il faudrait oublier. Ils sont des fils et des filles de la Nation. Ils portent souvent dans leurs sacrifices une part de l’espérance collective. Ils contribuent à soutenir des familles entières et participent indirectement à l’économie de leur pays d’origine.
Face à cette réalité, une politique publique ambitieuse devient indispensable. Elle devrait inclure des mécanismes de suivi des ressortissants à l’étranger, des dispositifs d’assistance d’urgence, des procédures simplifiées de rapatriement volontaire et un accompagnement à la réinsertion. Car le retour ne doit pas être vécu comme un échec, mais comme une seconde chance. Les migrants bloqués loin de leur terre natale ne réclament pas la compassion. Ils demandent simplement que leur dignité soit reconnue. Ils demandent que leur citoyenneté conserve un sens. Ils demandent que la Nation se souvienne qu’ils en sont toujours les enfants.
Et lorsqu’un enfant perdu cherche le chemin de la maison, la plus belle réponse qu’une Nation puisse lui offrir n’est pas le silence. C’est une main tendue.
Hugues Hector ZOGO
Cette production est un contenu réalisé pour accompagner les actions de la Plateforme Multiacteurs de la Migration au Bénin, soutenue par Friedrich Ebert Stiftung.

