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Le 17 juin n’est pas pour moi une date ordinaire. C’est une date qui réveille des souvenirs, une date qui convoque des visages, une date qui fait remonter à la surface des moments d’apprentissage, d’affection, de rigueur et de gratitude. C’est la date anniversaire de naissance du Professeur Émile-Désiré OLOGOUDOU. L’éminent sociologue, historien et poète béninois Émile Désiré Ologoudou est né le 17 juin 1935 à Savalou. Depuis son départ vers l’éternité, cette journée revêt une signification particulière. Elle m’invite moins à pleurer son absence qu’à célébrer l’immense héritage qu’il a laissé derrière lui. Car certaines vies ne s’éteignent jamais véritablement. Elles continuent de parler à travers les hommes qu’elles ont formés, les consciences qu’elles ont éveillées et les destins qu’elles ont sauvés.

Je mesure aujourd’hui, avec davantage de lucidité que dans mon enfance, ce que je lui dois. Après le rappel à Dieu de mon grand-père maternel, Joseph GBEDJINOU, le 2 juillet 1995, une période d’incertitude s’ouvrait devant moi. J’étais un enfant. Un enfant comme tant d’autres, fragile face aux vents contraires de l’existence. Avec le recul, je me surprends parfois à imaginer ce que serait devenue ma vie si le Professeur Émile-Désiré OLOGOUDOU n’avait pas croisé mon chemin. Peut-être aurais-je erré dans les rues. Peut-être aurais-je été happé par les mauvaises fréquentations. Peut-être aurais-je rejoint ces cohortes silencieuses de jeunes que la société regarde sombrer sans toujours tendre la main. Mais Dieu, dans sa Providence, plaça sur ma route cet homme exceptionnel.

Il ne m’a pas seulement accueilli. Il m’a adopté intellectuellement. Il a compris que l’énergie débordante d’un enfant pouvait devenir une force ou une faiblesse selon la direction qu’on lui donne. Là où beaucoup auraient vu un enfant turbulent, lui a discerné un potentiel. Là où certains auraient détourné le regard, lui a choisi d’investir du temps, de la patience et de l’affection. Il a saisi ma main avec la discrétion des grands éducateurs et a commencé à orienter mes pas vers les chemins de la connaissance.

Je revois encore ces nombreuses sorties à ses côtés. J’étais souvent le plus jeune dans les salles où il m’emmenait. Colloques universitaires, conférences scientifiques, ateliers de réflexion, séminaires de recherche, rencontres intellectuelles : il me faisait entrer dans des univers dont je ne comprenais pas toujours immédiatement la portée. Pendant que les experts échangeaient, je restais là, attentif, parfois chargé de porter son sac. Beaucoup auraient considéré cela comme un détail. Aujourd’hui, je comprends que ce sac contenait davantage que des documents. Il contenait symboliquement un héritage intellectuel qu’il me préparait à recevoir.

Combien de fois ai-je assisté à ses échanges avec des journalistes, des sociologues, des anthropologues, des chercheurs et des universitaires venus d’horizons divers ? Je ne comprenais pas toujours la profondeur des débats, mais je découvrais peu à peu la beauté de la pensée, la noblesse de la recherche et l’importance du dialogue intellectuel. Sans le savoir, le Professeur OLOGOUDOU était en train de construire ma bibliothèque intérieure. Il me montrait que l’intelligence n’est pas un privilège réservé à quelques-uns, mais un horizon ouvert à tous ceux qui acceptent de travailler.

Ce qui me frappe encore aujourd’hui, c’est son extraordinaire générosité intellectuelle. À une époque où beaucoup considèrent la connaissance comme un pouvoir à conserver jalousement, lui la partageait avec une remarquable simplicité. Sa porte était ouverte. Son temps était disponible. Son écoute était réelle. Peu importait l’origine sociale de celui qui venait le consulter. Peu importait son niveau académique. Peu importait son âge. Chacun trouvait auprès de lui un accueil, une parole utile ou une orientation constructive.

Je garde un souvenir particulièrement vivant de nos longues conversations autour des livres. Les livres étaient son univers. Ils étaient ses compagnons de route. Ils étaient aussi ses armes contre l’ignorance. Il pouvait passer des heures à commenter un ouvrage, à expliquer une idée ou à démontrer l’importance d’un auteur. Mais il ne se contentait jamais de transmettre un contenu. Il apprenait surtout à penser. Il répétait souvent, à sa manière, qu’un texte ne vaut que par les questions qu’il suscite.

Lorsque j’ai commencé à m’intéresser sérieusement à l’écriture, il fut l’un de mes premiers critiques. Je lui présentais parfois des textes dont j’étais fier. Il les lisait avec attention. Puis venait ce moment redouté où il relevait les faiblesses du raisonnement, les lourdeurs du style ou les approximations de la pensée. Sur le moment, cela pouvait sembler sévère. Avec le recul, je comprends que c’était un acte d’amour. Il voulait que les mots soient précis. Il voulait que les idées soient solides. Il voulait que l’écriture serve la vérité plutôt que la vanité.

Combien de fois m’a-t-il repris sur un titre ? Combien de fois m’a-t-il demandé de recommencer une introduction ? Combien de fois a-t-il insisté pour que je lise davantage avant d’écrire ? Derrière chacune de ces exigences se cachait une conviction profonde : l’excellence ne s’improvise pas. Elle se construit dans la discipline, l’humilité et le travail. Si aujourd’hui certains apprécient la qualité de mes écrits, ils ignorent souvent qu’une partie de cette exigence intellectuelle trouve sa source dans les enseignements du Professeur OLOGOUDOU.

L’une des choses qui m’impressionnaient le plus chez lui était sa relation au temps. Même après quatre-vingts ans, il demeurait ponctuel. Toujours prêt. Toujours disponible. Toujours rigoureux. Là où des hommes beaucoup plus jeunes cherchaient des excuses pour justifier leurs retards, lui arrivait souvent avant tout le monde. Cette discipline n’était pas un simple trait de caractère. Elle traduisait son profond respect pour les autres et pour les engagements pris.

Je me souviens encore de certains rendez-vous où je pensais le trouver fatigué. Pourtant, il était déjà là, dossier sous le bras, regard vif, esprit alerte. Il donnait alors une leçon silencieuse à toute une génération. Il démontrait que la grandeur ne réside pas dans les discours mais dans la constance. Il rappelait que le sérieux demeure l’un des plus beaux visages de la dignité humaine.

Le Professeur Émile-Désiré OLOGOUDOU appartenait à la catégorie des baobabs. Ces arbres majestueux qui traversent les siècles tout en offrant de l’ombre aux voyageurs. Beaucoup venaient à lui pour demander conseil. Beaucoup repartaient enrichis. Il savait accueillir l’inconnu comme un frère. Il savait écouter sans juger. Il savait encourager sans flatter. Il savait corriger sans humilier. Dans une époque marquée par l’individualisme croissant, il demeurait un homme profondément tourné vers les autres.

Son héritage dépasse largement les diplômes, les publications ou les fonctions qu’il a occupées. Son véritable héritage réside dans les vies qu’il a touchées. Dans les consciences qu’il a éveillées. Dans les vocations qu’il a encouragées. Dans les jeunes qu’il a empêchés de sombrer. Dans les femmes et les hommes qu’il a aidés à croire en eux-mêmes. C’est là la marque des véritables éducateurs : ils continuent d’agir longtemps après leur départ.

Aujourd’hui encore, lorsque je regarde mon propre parcours, je retrouve son empreinte. Je la retrouve dans mon amour des livres. Je la retrouve dans mon attachement à la rigueur intellectuelle. Je la retrouve dans ma passion pour l’écriture et la transmission. Je la retrouve dans ma conviction que le savoir doit être partagé. Je la retrouve enfin dans cette certitude que chaque enfant mérite qu’un adulte croit en lui.

Merci, Très Cher Professeur. Merci pour votre confiance. Merci pour votre patience. Merci pour les livres. Merci pour les conseils. Merci pour les critiques. Merci pour les colloques, les séminaires, les rencontres et les découvertes. Merci d’avoir vu en moi ce que je ne voyais pas encore moi-même. Merci d’avoir transformé une trajectoire incertaine en chemin d’espérance. Merci d’avoir été cette main tendue au moment où elle était la plus nécessaire.

En ce jour anniversaire de votre naissance, je ne célèbre pas seulement votre mémoire. Je célèbre votre œuvre. Je célèbre votre héritage. Je célèbre la vie d’un homme qui a consacré son intelligence à élever les autres. Que la terre vous soit légère. Que le Seigneur vous accueille parmi les justes. Et que votre exemple continue d’éclairer les générations futures comme un phare demeure visible longtemps après que le marin a quitté le rivage.

Hugues Hector ZOGO

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