Au Bénin, les réformes se succèdent. Les procédures se modernisent. Les infrastructures se multiplient. Les services publics s’engagent progressivement dans la numérisation. Les indicateurs économiques font régulièrement l’objet de commentaires encourageants. Pourtant, une question continue de traverser les débats publics avec une étonnante persistance : pourquoi les résultats attendus ne produisent-ils pas toujours les changements espérés dans la vie collective ? Derrière cette interrogation se cache une autre, plus fondamentale encore : dans le processus de développement, qui doit faire le dernier pas ? L’État ou le citoyen ?
Pendant longtemps, les populations africaines ont considéré que le développement relevait presque exclusivement de la responsabilité des gouvernements. Lorsque les routes étaient dégradées, l’État était mis en cause. Lorsque les écoles manquaient d’équipements, la responsabilité publique était invoquée. Lorsque les hôpitaux souffraient d’insuffisances, les critiques se tournaient vers les autorités. Cette exigence est légitime. Un État existe pour répondre aux besoins collectifs. Mais cette vision ne devient-elle pas incomplète lorsqu’elle exonère systématiquement le citoyen de ses propres devoirs ?
Le paradoxe africain réside souvent dans cette contradiction. Nous réclamons des services publics de qualité, mais nous acceptons parfois de contourner les règles qui permettent leur fonctionnement. Nous exigeons davantage de sécurité, mais certains refusent de respecter les prescriptions élémentaires du code de la route. Nous dénonçons la corruption, mais combien refusent réellement les petits arrangements du quotidien lorsqu’ils leur sont favorables ? Nous demandons davantage de discipline dans les institutions, mais appliquons-nous cette discipline dans nos comportements individuels ? Ces questions dérangent parce qu’elles déplacent le regard vers nous-mêmes.
Dans les pays à impacts, se trouvent non seulement des décisions publiques, mais également une participation citoyenne plus affirmée. Aucun État ne peut nettoyer durablement une ville dont les habitants refusent de respecter les espaces publics. Aucun gouvernement ne peut bâtir une culture fiscale si les contribuables considèrent l’impôt comme une contrainte illégitime. Aucun programme de développement ne peut prospérer dans une société où la responsabilité est toujours renvoyée vers les autres.
Au Bénin, les réformes administratives ont introduit davantage de transparence dans plusieurs secteurs. Les plateformes numériques facilitent de nombreuses démarches. Les délais de traitement de certains dossiers ont été réduits. Les procédures sont davantage encadrées. Pourtant, combien de citoyens continuent à rechercher les anciennes pratiques qu’ils dénonçaient hier ? Combien regrettent les passe-droits lorsqu’ils découvrent que les nouvelles règles s’appliquent désormais à tous ? Sommes-nous réellement attachés à l’égalité devant la règle ou préférons-nous l’égalité pour les autres et l’exception pour nous-mêmes ?
La question du civisme mérite également une attention particulière. Dans plusieurs villes africaines, l’on observe parfois des comportements qui interrogent notre rapport à la collectivité. Les déchets sont jetés dans les rues, puis l’on accuse les autorités de l’insalubrité. Les installations publiques sont dégradées, puis l’on dénonce leur mauvais état. Les taxes locales sont contestées, puis l’on s’étonne de l’insuffisance des services municipaux. N’existe-t-il pas là une forme de contradiction que nous refusons souvent de reconnaître ? Le développement peut-il être durable lorsque les droits occupent tout l’espace du débat et que les devoirs en sont absents ?
Les réseaux sociaux amplifient parfois cette tendance. Ils offrent une formidable tribune d’expression citoyenne. Ils permettent la critique, le contrôle et la participation au débat public. Mais ils favorisent également une posture d’observateur permanent. Chacun analyse, commente et juge. Peu agissent réellement. Or une nation ne se transforme pas uniquement à travers des publications, des commentaires ou des indignations numériques. Elle se transforme lorsque des citoyens décident concrètement de respecter les lois, de protéger les biens publics, de participer à la vie collective et d’assumer leur part de responsabilité.
Cette réflexion ne vise pas à dédouaner les gouvernants. Les autorités publiques demeurent comptables de leurs décisions. Elles doivent garantir la transparence, renforcer la justice sociale, améliorer les services publics et préserver la confiance des populations. La redevabilité reste une exigence démocratique fondamentale. Mais une démocratie mature ne repose pas uniquement sur des gouvernants responsables. Elle repose également sur des citoyens responsables. L’équilibre entre les deux constitue le véritable moteur du progrès.
L’expérience de plusieurs pays démontre que les réformes les plus ambitieuses échouent souvent lorsqu’elles ne rencontrent pas l’adhésion des populations. Les infrastructures peuvent être construites. Les lois peuvent être votées. Les administrations peuvent être réorganisées. Mais si les comportements demeurent inchangés, les résultats restent limités. Le développement est d’abord une affaire culturelle. Il naît lorsque les institutions et les citoyens avancent dans la même direction. Il prospère lorsque les efforts publics rencontrent la volonté collective.
Le Bénin se trouve aujourd’hui à un moment charnière de son histoire. Après plusieurs années de réformes structurelles, le défi n’est plus seulement de transformer les institutions. Il est également de transformer les mentalités. La réussite des prochaines décennies dépendra autant de la qualité des politiques publiques que de l’engagement quotidien des citoyens. Une route peut être construite par l’État, mais elle sera préservée par le comportement des usagers. Une école peut être équipée par les pouvoirs publics, mais elle formera des citoyens grâce à l’implication des enseignants, des parents et des apprenants.
Au fond, la question n’est peut-être pas de savoir si l’État a fait sa part ou si le citoyen a fait la sienne. La véritable question est de savoir lequel des deux accepte encore d’attendre l’autre. Le développement n’est pas une course où chacun reste immobile en attendant que son partenaire avance. Il est une marche commune. Lorsque l’État réforme et que le citoyen résiste, le progrès ralentit. Lorsque le citoyen s’engage et que l’État recule, les efforts s’épuisent. Mais lorsque les deux avancent ensemble, les transformations deviennent durables. L’avenir d’une nation se construit lorsque chacun accepte de faire le premier pas, puis le deuxième, puis tous les suivants. Car le développement n’est jamais l’œuvre exclusive des gouvernants ou des citoyens. Il est la rencontre de leurs responsabilités respectives au service d’un même destin collectif.
Hugues Hector ZOGO

