Le vendredi 12 juin 2026, les murs de l’Institut des Artisans de Justice et de Paix/Chant d’Oiseau (IAJP/CO) à Cotonou ont accueilli bien plus qu’un simple atelier académique. Derrière le thème retenu — « Implication et engagement des jeunes dans la construction de l’État de droit en Afrique » — se dessinait une interrogation fondamentale sur l’avenir du continent. Comment bâtir des sociétés justes, stables et prospères sans une jeunesse consciente de ses responsabilités ? Comment prétendre consolider la démocratie lorsque la majorité de la population africaine demeure parfois éloignée des mécanismes de participation citoyenne ? Ces questions ont traversé les échanges et donné à cette rencontre une portée qui dépasse largement le cadre d’une journée de réflexion.
L’Afrique est aujourd’hui le continent le plus jeune du monde. Cette réalité démographique est régulièrement présentée comme une opportunité historique. Pourtant, elle peut tout aussi bien devenir une source de fragilité si elle n’est pas accompagnée par une véritable éducation civique et politique. Une jeunesse nombreuse n’est pas automatiquement une richesse. Elle ne le devient que lorsqu’elle est formée, responsabilisée et capable d’exercer sa liberté dans le respect des institutions et du bien commun. L’atelier organisé par l’IAJP/CO, avec l’appui de la Fondation Konrad Adenauer et de l’Université d’Abomey-Calavi, a précisément eu le mérite de replacer cette question au cœur du débat public.
Les interventions de plusieurs personnalités ont rappelé une évidence souvent négligée : l’État de droit ne se réduit pas à l’existence de textes juridiques ou de constitutions modernes. De nombreux pays africains disposent aujourd’hui d’arsenaux législatifs comparables à ceux des démocraties les plus avancées. Pourtant, les violations des droits fondamentaux, les injustices sociales, la corruption ou encore les dérives autoritaires demeurent des réalités persistantes. La véritable question n’est donc pas seulement celle des lois. Elle est celle des hommes et des femmes chargés de les faire vivre. Une constitution, aussi parfaite soit-elle, ne protège personne lorsqu’elle cesse d’habiter les consciences.
En soulignant que la protection des libertés publiques constitue le premier rempart contre l’arbitraire, le Dr Gilles Badet a rappelé l’essence même de la citoyenneté. Dans de nombreuses sociétés africaines, les citoyens continuent parfois de considérer les institutions comme des entités lointaines, réservées aux élites politiques ou administratives. Or, la démocratie n’est pas un spectacle auquel le peuple assiste depuis les gradins. Elle est une œuvre collective qui exige vigilance, participation et responsabilité. Lorsqu’un citoyen renonce à s’informer, lorsqu’il refuse de s’exprimer face à une injustice ou lorsqu’il se résigne à l’indifférence, il contribue malgré lui à fragiliser l’édifice démocratique.
Cette réflexion prend une résonance particulière dans un contexte continental marqué par des tensions politiques récurrentes. Du Sahel à certaines régions d’Afrique centrale, les crises institutionnelles ont souvent trouvé leur origine dans un affaiblissement progressif de la culture démocratique. Lorsque les citoyens cessent de croire aux institutions, lorsque les jeunes perdent confiance dans les mécanismes de participation pacifique, les discours extrémistes et les solutions de rupture gagnent du terrain. L’histoire récente du continent montre que les démocraties ne meurent pas toujours sous les coups d’un putsch spectaculaire ; elles peuvent aussi s’éroder lentement sous l’effet du découragement collectif.
L’un des moments les plus significatifs de l’atelier fut sans doute le panel consacré à l’éthique et à la communication. À l’ère des réseaux sociaux, la parole est devenue une arme d’une puissance inédite. Elle peut éclairer les consciences ou manipuler les opinions. Elle peut construire la paix ou attiser les divisions. Elle peut rapprocher les citoyens ou les enfermer dans des logiques de confrontation permanente. Les jeunes communicants, journalistes, blogueurs, influenceurs et créateurs de contenus occupent désormais une place centrale dans l’espace public africain. Leur responsabilité est immense. Ils ne sont pas seulement des producteurs d’informations ; ils participent à la fabrication du climat démocratique.
La question de la liberté d’expression mérite d’ailleurs une attention particulière. Trop souvent, elle est réduite à la possibilité de parler sans contrainte. Pourtant, la véritable liberté d’expression implique également le sens de la responsabilité. Une parole libre mais dénuée de rigueur peut devenir destructrice. Une information diffusée sans vérification peut ruiner des réputations ou provoquer des tensions sociales. Une démocratie solide repose autant sur la liberté de parole que sur la qualité de cette parole. En ce sens, l’éthique de la communication apparaît comme l’un des grands défis contemporains de l’Afrique.
Les propos du représentant de la Fondation Konrad Adenauer, Théodore Golli, ont permis d’aborder une autre dimension essentielle : celle du leadership. Depuis plusieurs décennies, le continent africain cherche à accélérer sa transformation économique et sociale. Pourtant, le développement ne peut être réduit à la construction d’infrastructures ou à la croissance des indicateurs macroéconomiques. Il dépend aussi de la qualité des femmes et des hommes qui exercent des responsabilités. Le leadership n’est pas seulement une question de compétence technique. Il est avant tout une question de vision, de courage moral et de sens du service.
Cette exigence du leadership responsable rejoint l’avertissement formulé par le Recteur Maxime da Cruz. Selon lui, l’indifférence constitue l’un des plus grands dangers qui menacent l’État de droit. Cette affirmation mérite réflexion. Les grandes injustices prospèrent rarement parce qu’elles sont soutenues par une majorité de citoyens. Elles prospèrent souvent parce que les personnes de bonne volonté choisissent le silence. L’indifférence est une forme discrète de renoncement. Elle permet aux abus de s’installer progressivement jusqu’à devenir une normalité. Dans ce contexte, les jeunes sont appelés à devenir non seulement des citoyens actifs, mais également des sentinelles de la démocratie.
L’intervention du père Éric Aguénounon a replacé la jeunesse au centre du projet de société africain. Trop souvent, les jeunes sont sollicités lors des campagnes électorales ou des grandes mobilisations publiques avant d’être relégués au second plan dans les processus de décision. Cette logique est devenue insuffisante. Une société qui considère sa jeunesse comme une simple réserve électorale compromet son propre avenir. Les jeunes doivent être associés à la définition des politiques publiques, à la réflexion sur les grands choix nationaux et aux mécanismes de gouvernance. Ils ne sont pas les citoyens de demain ; ils sont déjà les citoyens d’aujourd’hui.
Cette conviction renvoie à une question philosophique fondamentale : qu’est-ce qu’un État de droit véritable ? Est-ce simplement un État où les lois existent ? Ou est-ce un État où chaque citoyen se sent responsable du destin collectif ? La seconde réponse paraît plus juste. Un État de droit ne se mesure pas uniquement à la qualité de ses institutions. Il se mesure également à la qualité de la conscience civique de son peuple. Les textes juridiques peuvent encadrer les comportements, mais seuls les citoyens peuvent donner une âme à la démocratie.
La cérémonie d’ouverture, présidée au nom de l’évêque de Porto-Novo, Mgr Aristide Gonsallo, a opportunément rappelé que le respect des droits fondamentaux doit toujours demeurer au service de la fraternité humaine. Cette précision est importante. La démocratie n’a pas pour vocation d’organiser la confrontation permanente entre les individus. Elle vise au contraire à créer les conditions du vivre-ensemble. La solidarité, le respect mutuel et la recherche du bien commun constituent des dimensions indissociables de l’État de droit.
Au terme de cette journée, une conclusion s’impose. L’avenir démocratique de l’Afrique dépendra largement de sa capacité à former une jeunesse instruite, responsable et engagée. Les défis sont nombreux : chômage, pauvreté, désinformation, crises sécuritaires, tentations autoritaires. Mais aucune de ces difficultés n’est insurmontable lorsque les citoyens prennent conscience de leur pouvoir d’agir. L’atelier de l’IAJP/CO a eu le mérite de rappeler que la jeunesse africaine n’est pas condamnée à subir l’histoire. Elle possède les ressources intellectuelles, morales et humaines nécessaires pour l’écrire.
Plus qu’une rencontre académique, cet atelier aura constitué un appel à la responsabilité collective. Un appel à faire de la jeunesse non un simple objet de discours, mais un véritable sujet de transformation. Car l’État de droit ne se transmet pas mécaniquement d’une génération à l’autre. Il se construit chaque jour par l’engagement des citoyens. Et parmi ces citoyens, la jeunesse demeure sans doute la plus grande espérance de l’Afrique contemporaine.
Hugues Hector ZOGO

