31 ans déjà…
Dimanche 2 juillet 1995 – Mercredi 2 juillet 2026
À mon Grand-Père, mon père de cœur, mon premier héros
Il existe des enfants qui naissent avec un père. D’autres naissent avec une absence.
Moi, je suis venu au monde avec un vide.
Dès mon premier souffle, celui qui aurait dû être le premier à me protéger avait déjà choisi de ne pas être là. Avant même que je n’apprenne à marcher, j’avais déjà été abandonné. Avant même de connaître le sens du mot « père », j’en portais déjà la blessure. Certains héritent d’un nom, d’une présence, d’une main tendue. Moi, j’ai hérité d’un silence. Un silence si profond qu’il a accompagné toute mon enfance, toute mon adolescence… jusqu’à la mort de celui qui m’avait donné la vie sans jamais véritablement faire partie de la mienne.
Mais Dieu, dans son infinie bonté, refuse parfois qu’un enfant meure d’un manque d’amour.
Il place alors sur son chemin un être exceptionnel.
Cet être, pour moi, portait un nom : mon grand-père maternel.
Il fut mon refuge lorsque j’étais rejeté. Il fut mon père lorsque je n’en avais pas. Il fut celui qui m’a appris que la dignité peut naître au milieu des blessures les plus profondes. Ancien directeur d’école, homme de principes, de discipline et de justice, il croyait profondément que chaque enfant est une promesse de Dieu. Chez lui, l’abandon n’effaçait jamais une destinée. La vie était sacrée. L’espérance était une obligation. Malgré son âge avancé, malgré les difficultés, malgré les sacrifices qu’il savait immenses, il décida de prendre cet enfant que personne ne voulait vraiment porter et de lui offrir tout ce qu’un père doit offrir : un foyer, une éducation, une affection, des repères et surtout une raison de croire en lui-même.
Je lui dois bien plus qu’une enfance.
Je lui dois ma vie.
Très tôt, il fit de l’école une véritable mission. L’excellence n’était pas un privilège ; elle était un devoir. À la maison, chaque leçon devait être maîtrisée, chaque effort devait être sincère. Je voulais être premier, non par orgueil, mais parce que je ne supportais pas l’idée de décevoir cet homme qui avait tout sacrifié pour moi. Chaque bonne note était ma manière de lui dire merci. Chaque succès était un sourire que je voulais déposer sur son visage fatigué. Du cours d’initiation jusqu’au CM2, j’ai eu la chance d’être encadré par des éducatrices remarquables. Parmi elles, une femme demeure gravée dans ma mémoire : Madame Jeanne AGBLO. Rigoureuse, exigeante, profondément attachée au travail bien fait, elle incarnait cette école qui forme autant les intelligences que les caractères. Sans le savoir, elle forgeait en moi le goût de l’effort et le refus de la médiocrité.
Puis survint ce jour que je n’oublierai jamais.
Pour la première et unique fois de mon parcours primaire, je perdis ma première place. Mon bulletin affichait une phrase écrite en rouge qui me transperça le cœur : « Quelle régression ! » J’étais désormais cinquième de la classe. Pour beaucoup, cela n’aurait été qu’un simple classement. Pour moi, c’était un effondrement intérieur. J’avais l’impression d’avoir trahi l’homme qui croyait le plus en moi. J’avais honte. Une honte immense. Je marchais avec ce bulletin comme on porte une condamnation. Je pleurais en silence. Je ne savais plus comment regarder celui qui avait placé tant d’espérance dans cet enfant abandonné qu’il avait décidé de sauver.
À cette époque, mon père biologique continuait d’être absent. Il ne connaissait ni mes victoires, ni mes échecs, ni mes larmes. Il ignorait les nuits d’étude, les bulletins scolaires, les prix d’excellence, les combats silencieux d’un enfant qui grandissait sans lui. Jusqu’à son dernier souffle, il demeurera un inconnu dans ma propre histoire. Cette place vide n’a jamais été occupée par lui. C’est mon grand-père qui l’a remplie, jour après jour, avec un amour que rien ne pouvait altérer.
Lorsque je lui remis ce bulletin, il était déjà très malade. Son corps était affaibli par la souffrance. La maladie semblait gagner chaque jour un peu plus de terrain. Pourtant, lorsque ses yeux croisèrent les miens, ils étaient encore remplis d’une tendresse infinie. Je fondis en larmes. Lui, avec les dernières forces que lui accordait encore la vie, me serra contre sa poitrine. Je sens encore aujourd’hui cette étreinte. Elle demeure le plus beau refuge que je n’aie jamais connu. Puis il me dit doucement : « Mon enfant, ne baisse jamais les bras. »
Ces paroles ont changé ma vie.
Elles sont devenues ma boussole.
À partir de ce jour, je décidai que plus rien ne pourrait me détourner de l’excellence. Je travaillai avec une détermination nouvelle. Chaque exercice, chaque leçon, chaque devoir devenait un hommage à cet homme qui croyait davantage en moi que moi-même. Madame Jeanne AGBLO continua de m’encourager avec sa rigueur habituelle. Peu à peu, les résultats revinrent. La première place aussi. Puis les félicitations, les mentions très bien et les récompenses. Mais, au fond de moi, je savais que ce n’était pas ma victoire. C’était celle de mon grand-père.
Hélas…
Dieu rappela bien trop tôt celui qui était devenu tout mon univers.
Je n’avais que dix ans.
À un âge où un enfant a encore tant besoin de tenir la main de son père, je dus apprendre à marcher seul. Le destin venait de m’arracher celui qui avait refusé de m’abandonner lorsque d’autres l’avaient fait. Ce jour-là, j’ai compris qu’il existait des douleurs dont on ne guérit jamais complètement. On apprend simplement à vivre avec elles.
Aujourd’hui, 31 années se sont écoulées depuis son départ.
Trente et une années sans entendre sa voix.
Sans sentir sa main sur mon épaule.
Sans recevoir ses conseils.
Et pourtant…
Pas un seul jour ne passe sans que je pense à lui.
Tout ce que je suis devenu porte son empreinte. Mes convictions, mon amour de la lecture, ma passion pour l’écriture, mon goût de l’effort, mon refus de l’abandon, ma volonté de toujours me relever… tout cela vient de lui.
Si aujourd’hui des personnes admirent mon parcours, elles ignorent souvent qu’il a commencé dans l’abandon d’un père et dans l’amour immense d’un grand-père.
Elles ignorent que derrière chacune de mes réussites se cache un vieil instituteur qui avait décidé qu’un enfant rejeté ne deviendrait jamais un enfant perdu.
Grand-père…
Tu étais mon père.
Tu étais mon héros.
Tu étais ma première école.
Tu étais mon premier refuge.
Et tu demeureras, jusqu’à mon dernier souffle, la plus belle preuve que l’amour peut réparer ce que l’abandon a détruit.
Le père qui m’a donné la vie est parti sans jamais véritablement entrer dans la mienne.
Toi, tu m’as donné bien plus que la vie : tu lui as donné un sens.
Je prie qu’un jour, lorsque mon propre voyage terrestre s’achèvera, Dieu m’accorde la grâce de te retrouver.
Pour te serrer une dernière fois dans mes bras.
Et te dire enfin, les yeux dans les yeux :
Merci, Papa…
Hugues Hector ZOGO

