Repères Impacts,
Informer pour la Paix !

Le voyage de Léon XIV en Algérie – d’Alger jusqu’à Annaba, l’antique Hippone – ne doit pas être perçu comme une visite de courtoisie interreligieuse, selon l’abbé Clément Barré. Il nous invite à envisager le dialogue avec l’islam sans faux-semblants mais forts d’une lucidité sur l’histoire et d’une charité personnelle.

Le voyage de Léon XIV en Algérie est, chez beaucoup, commenté sous l’angle obligé du « dialogue » : dialogue des religions, des cultures, des rives, des mémoires. Tout cela existe, bien sûr. Le pape lui-même, à Alger, a parlé de paix, de justice, de société civile libre, et appelé à « multiplier les oasis de paix ». Il a aussi rappelé qu’il venait comme « fils spirituel de saint Augustin », sur une terre où il s’était déjà rendu avant son pontificat.

L’itinéraire officiel le conduit jusqu’à Annaba, l’antique Hippone. Léon XIV n’est pas en Algérie par hasard : membre de l’ordre de saint Augustin, il revient sur une terre qui appartient à sa mémoire spirituelle la plus profonde. Car le Maghreb avant d’être terre d’islam fut une terre chrétienne, et l’une des plus grandes terres chrétiennes de l’Antiquité.

Un avertissement

Saint Augustin n’est pas un touriste de passage dans l’histoire algérienne ; il en est peut-être la plus haute figure. L’effacement du christianisme maghrébin ancien n’est pas seulement une curiosité archéologique, il est aussi un avertissement. La venue d’un pape augustinien remet sous nos yeux une mémoire effacée, reléguée, minorée, presque rendue étrangère à sa propre terre.

La montée de l’islam et son poids politique et spirituel seront sans doute l’un des grands défis du XXIe siècle. Particulièrement en France, où l’on invoque volontiers l’héritage Charles de Foucauld, Pierre Claverie, Christian de Chergé et les moines de Tibhirine comme les icônes d’une coexistence spirituelle apaisée. Il faut les invoquer, certes, mais sans les enfermer dans une légende apaisante.

Car leur amour de cette terre nord-africaine et de ceux qui l’habitent les a conduits jusqu’à cette extrémité : mourir de la main même de ceux au milieu desquels ils avaient choisi de vivre. Leur mémoire interdit de raconter le dialogue comme si la violence islamiste n’avait été qu’un regrettable malentendu en marge de l’histoire. Mettre le dialogue islamo-chrétien sous les auspices de ces figures tutélaires, c’est aussi dire vers quelle fin il peut conduire.

Refuser le mensonge et la haine

Pour un chrétien, la mort de Claverie, de Christian de Chergé, des moines de Tibhirine, et autrement celle de Foucauld, n’invalide pas le dialogue. Elle invalide une certaine manière, purement mondaine, de concevoir la paix. Le christianisme n’a jamais promis à ses disciples une coexistence sans heurts, encore moins une entente obtenue au prix de la vérité. Le Christ les envoie « comme des brebis au milieu des loups » et déclare bienheureux les persécutés.

Le martyr n’est donc pas, dans la logique chrétienne, la preuve d’un échec absolu. Il dit au contraire qu’il existe une paix plus haute que la simple absence de conflit : une paix qui ne se négocie pas au prix du reniement. C’est pourquoi il faut se garder de deux contresens symétriques. Le premier consisterait à transformer le dialogue en mot d’ordre sentimental, comme si la bonne volonté suffisait à effacer les oppositions de fond. Le second serait d’en conclure qu’aucune rencontre n’est possible et qu’il ne resterait plus qu’à choisir l’affrontement.

L’expérience chrétienne dit autre chose : qu’il faut refuser à la fois le mensonge irénique et la haine. Au plan personnel, moral et spirituel, le chrétien doit la charité à chacun ; il rencontre des personnes, non des blocs. Mais au plan historique, politique et civilisationnel, il doit la lucidité. Il peut aimer sans s’aveugler, respecter sans se renier, dialoguer sans consentir à l’effacement. C’est peut-être la leçon la plus utile de ce voyage : aucune paix solide ne se construit sur l’amnésie, et aucun dialogue sérieux ne commence par l’oubli de soi.

À propos des opinions

Ce texte est signé par un auteur invité. Il exprime son opinion et non celle de la rédaction. Notre rubrique À vif a pour but de permettre l’expression du pluralisme sur des sujets religieux, de société et d’actualité, et de favoriser le dialogue, selon les critères fixés par notre charte éditoriale.

Share.

Laisser une réponse

error: Content is protected !!
Exit mobile version